Marseille révèle ses secrets les mieux gardés dans un ouvrage qui bouleverse notre vision de la lutte féministe française. Je découvre avec fascination « Marseille trop puissante », livre de Margaux Mazellier publié aux éditions Hors d’atteinte en février 2024. Cette journaliste de trente ans nous offre un récit saisissant de cinquante années de féminisme dans la cité phocéenne, de 1970 à nos jours. Sa méthodologie impressionne : trente-trois entretiens avec des femmes âgées de 16 à 93 ans, utilisant la technique de la chaîne narrative où chaque personne recommande une autre. Marseille, ville de « mauvaise réputation », dévoile ainsi une capacité unique de résistance et d’émancipation féminine traversant quatre décennies distinctes.
Un patrimoine militant transmis à travers les générations marseillaises
La construction d’une archive orale du féminisme marseillais
Je suis frappée par l’ambition documentaire de Margaux Mazellier qui souhaitait « documenter des parcours de vie » pour créer une véritable archive orale. Cette démarche vise à constituer un patrimoine militant durable, donnant enfin la parole aux « héroïnes du quotidien » dont les histoires méritaient d’être racontées. L’autrice a choisi de porter la voix de ces femmes ordinaires aux trajectoires extraordinaires.
La réaction des témoins interrogés révèle l’urgence de cette transmission. La plupart ont d’abord affirmé ne pas avoir « grand-chose à dire », avant de pleurer en réalisant que pour la première fois quelqu’un les écoutait vraiment se raconter. Cette émotion témoigne de décennies de silence et d’invisibilisation des luttes féministes marseillaises.
L’approche de Mazellier dépasse la simple collecte de témoignages. Elle reconstruit une mémoire collective fragmentée, révélant comment les combats d’hier nourrissent les résistances d’aujourd’hui. Chaque récit devient une pièce d’un puzzle plus vaste, illustrant la continuité des mouvements d’émancipation dans la ville méditerranéenne.
La diversité générationnelle des portraits
L’ouvrage présente vingt-deux portraits individuels et collectifs d’une richesse saisissante. Julia, 93 ans, côtoie Sihem et Hanen, 16 ans, créant un dialogue intergénérationnel passionnant. Entre elles, des figures comme Yamina Benchenni, 63 ans, Souad Boukhechba, 54 ans, ou encore Mathis Esbri, 32 ans, tissent la toile complexe du féminisme marseillais contemporain.
Cette diversité d’âges permet de saisir l’évolution des enjeux et des modalités de lutte. Les aînées racontent les combats fondateurs du MLF et du MLAC, quand les plus jeunes abordent les questions trans et les violences de genre post-MeToo. Chaque génération apporte ses codes, ses urgences, ses stratégies de résistance.
- Les pionnières des années 1970 : Julia et Marie-Claude incarnent la génération du Mouvement de libération des femmes
- Les militantes des décennies 1980-1990 : Patricia et Yamina naviguent entre luttes lesbiennes et antiracistes
- Les nouvelles voix contemporaines : Salomé, Mathis et les sœurs représentent la diversité des combats actuels
La transmission s’opère parfois au sein même des familles, comme l’illustrent Julia et sa petite-fille Camille, créant une généalogie féministe particulièrement émouvante. Ces liens familiaux révèlent comment l’héritage militant se transmet naturellement entre les générations.
L’évolution chronologique des mouvements féministes
Mazellier structure son récit autour de quatre périodes distinctes, chacune portant ses propres enjeux et modalités d’action. Cette chronologie révèle l’adaptation permanente des luttes féministes marseillaises aux contextes sociopolitiques changeants.
Les années 1970 marquent l’émergence du MLF et du MLAC à Marseille. Cette décennie fondatrice voit naître les premiers collectifs proposant des avortements sûrs et gratuits avant leur légalisation. L’ouverture d’une antenne du Planning familial symbolise cette période de conquête des droits reproductifs fondamentaux.
Les décennies 1980-1990 se caractérisent par l’autonomisation des luttes lesbiennes et la mobilisation face au sida. Cette période voit émerger des espaces spécifiques comme les bars lesbiens, créant une géographie alternative de la sociabilité féminine. Parallèlement, l’opposition aux violences policières s’organise dès les années 1980.
- Développement de l’autonomie lesbienne avec la création d’espaces dédiés
- Mobilisation collective face à l’épidémie de sida et ses ravages
- Émergence de la lutte antiviolences policières dans les quartiers populaires
Les années 2000-2010 orientent les combats vers l’exclusion sociale et l’islamophobie. Cette période voit naître des associations comme « Femmes du Plan d’Aou en action », créée en 1998 par Souad Boukhechba. Le concept de « mère dragon », théorisé par Fatima Ouassak, émerge pour décrire ces femmes des quartiers populaires qui s’organisent collectivement.
La période post-MeToo depuis 2017 transforme radicalement le paysage militant. Si les luttes n’ont pas attendu ce mouvement, il constitue néanmoins « un tournant » majeur sortant les victimes de l’isolement. La mobilisation contre la venue de Gérard Depardieu au Silo en juin 2023 illustre cette nouvelle capacité de réaction collective.
Cette évolution chronologique révèle la capacité d’adaptation permanente du féminisme marseillais. Chaque époque développe ses propres formes de résistance, ses organisations spécifiques, ses modalités d’action innovantes. Le Drama Queer Football Club, association de football transféministe créée en 2020, symbolise parfaitement cette inventivité militante contemporaine.
L’intersectionnalité des luttes apparaît comme une constante, plusieurs femmes comme Yamina Benchenni naviguant entre combats féministes et antiracistes. Cette spécificité marseillaise reflète la diversité de sa population et la complexité de ses enjeux sociaux. L’association Sans-contrefaçon de Karine Espineira ou les Cagoles de l’OM témoignent de cette créativité militante unique.
- Intersectionnalité assumée entre luttes féministes, antiracistes et sociales
- Innovation dans les formes militantes avec des collectifs originaux comme le Drama Queer FC
- Ancrage territorial fort dans les quartiers populaires et les espaces de sociabilité

Moi, c’est Clara, 42 ans, passionnée de communication digitale et de récits jaunes et verts. Native de Saint-Nazaire, j’ai grandi avec le FC Nantes en fond sonore tous les dimanches à table. Aujourd’hui consultante en stratégie de contenu, je collabore avec FCNhisto.fr pour faire vivre le club autrement : à travers ses souvenirs, ses supporters, ses petites histoires qu’on ne lit pas dans les palmarès.
